Balzac: une double famille

Balzac est à mon sens le plus grand romancier de tous les temps, je le place pour ma part devant Proust, Faulkner, Thomas Mann ou Hermann Broch.

Ou en tout cas au même niveau…

« La comédie humaine » est à la « Divine comédie », comme l’endroit à l’envers , et s’il fallait emporter un livre sur une île déserte ce serait : ces deux là !

La conception développée ici de la « Mathesis universalis », qui vient accomplir et abolir les philosophies en les « relevant » en une science universelle qui serait la « science des sciences », donne le pas à ces dernières sur les arts (comme peinture, poésie, roman, etc…). Mais nous n’irions pas comme Platon jusqu’à bannir les poètes de la cité, ni jusqu’à jeter au feu dans un gigantesque « Farenheit 451″ (comme le voulait Hume), les livres non écrits en langage formel mathématique sur des données strictement expérimentales.
De fait, la philosophie en tant que « connaissance intégrale » (selon l’acception qu’en avait Brunschvicg, par exemple au début de « Modalité du jugement ») , a affaire au « monde naturel » par l’entremise des sciences (des sciences dures, mathématisées) et au « monde humain » par l’entremise des arts; c’est en ce sens que la philosophie ne peut être selon nous qu’idéaliste, et que le matérialisme, dialectique ou pas, nous semble une impasse s’il prétend dépasser son stade méthodologique-scientifique).

Il n’est évidemment pas question de donner dans un article comme celui ci une idée même sommaire du « monde » véritablement créé par Balzac, ce nouveau démiurge… l’extrait que je voudrais faire partager aujourd’hui est tiré d’une des nouvelles les plus sombres, les plus désespérées et désespérantes (bien qu’il s’agisse d’une oeuvre de jeunesse) de toutes la Comédie humaine : « Une double famille »…. comme nouvelle (mais beaucoup plus longue, il s’agit plutôt d’un roman)) très sombre on peut citer « La rabouilleuse », qui présente les aspects les plus noirs de l’âme humaine, ainsi que « La cousine Bette ».
L’intrigue de « Une double famille » tourne autour du comte de Granville, procureur général, marié à une femme « dévote » que l’obsession pour la religion rend absolument invivable et « destructrice » pour son entourage. Balzac s’est rapproché plus tard du catholicisme, mais ici il en donne une image peu favorable. Le comte mène donc une double vie, il entretient une maitresse, Caroline Crochard, de laquelle il a deux enfants, et qu’il « loge » dans un appartement parisien et dont il subvient aux besoins…mais cette maitresse succombe aux charmes d’un vaurien, Solvet, qui la met littéralement sur la paille, il s’agit ici d’une « passion amoureuse » qui amène Caroline Crochard à priver ses enfants de nourriture pour payer les dettes de son amant !
les extraits que je vais donner sont tirés du dernier chapitre, il sont un parfait exemple de ce que certains critiques rabougris et médiocres appellent le « charabia » balzacien, et que moi j’appelle ses « coups de génie » : dans toutes les grandes oeuvres balzaciennes, c’est à dire à peu près toutes, il vient un certain moment où l’écriture semble « décoller à la verticale » et amener le lecteur dans un autre monde; de tels moments de lecture sont sans doute une préfiguration de la « vision mystique » dépeinte par Dante aux dernières pages de la divine comédie. Mais il s’agit d’une mystique, selon notre terminologie, complètement démystifiée !
voici donc les extraits, qui nous dépeignent l’état de désespoir et de « mort complète dans la vie » atteint par le malheureux comte de Granville, on peut lire toute cette nouvelle « online » à l’adresse suivante :

http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/philologic31/getobject.pl?c.6:1.balzacNEW

ou bien Wikisource :

http://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_de_H._de_Balzac/1

« Dans les premiers jours du mois de décembre 1829, un homme dont les cheveux entièrement blanchis et la physionomie semblaient annoncer qu’il était plutôt vieilli par les chagrins que par les années, car il paraissait avoir environ soixante ans, passait à minuit par la rue de Gaillon. Arrivé devant une maison de peu d’apparence et haute de deux étages, il s’arrêta pour y examiner une des fenêtres élevées en mansarde à des distances égales au milieu de la toiture. Une faible lueur colorait à peine cette humble croisée dont quelques-uns des carreaux avaient été remplacés par du papier. Le passant regardait cette clarté vacillante avec l’indéfinissable curiosité des flâneurs parisiens, lorsqu’un jeune homme sortit tout à coup de la maison. Comme les pâles rayons du réverbère frappaient la figure du curieux, il ne paraîtra pas étonnant que, malgré la nuit, le jeune homme s’avançât vers le passant avec ces précautions dont on use à Paris quand on craint de se tromper en rencontrant une personne de connaissance.

— Hé quoi ! s’écria-t-il, c’est vous, monsieur le président, seul, à pied, à cette heure, et si loin de la rue Saint-Lazare ! Permettez-moi d’avoir l’honneur de vous offrir le bras. Le pavé, ce matin, est si glissant que si nous ne nous soutenions pas l’un l’autre, dit-il afin de ménager l’amour-propre du vieillard, il nous serait bien difficile d’éviter une chute.

— Mais, mon cher monsieur, je n’ai encore que cinquante ans, malheureusement pour moi, répondit le comte de Granville. Un médecin, promis comme vous à une haute célébrité, doit savoir qu’à cet âge un homme est dans toute sa force.

— Vous êtes donc alors en bonne fortune, reprit Horace Bianchon. Vous n’avez pas, je pense, l’habitude d’aller à pied dans Paris. Quand on a d’aussi beaux chevaux que les vôtres…

— Mais la plupart du temps, répondit le président Granville, quand je ne vais pas dans le monde, je reviens du Palais-Royal ou de chez monsieur de Livry à pied.

— Et en portant sans doute sur vous de fortes sommes, s’écria le jeune docteur. N’est-ce pas appeler le poignard des assassins.

— Je ne crains pas ceux-là, répliqua le comte de Granville d’un air triste et insouciant.  »

Il s’agit donc du comte de Granville qui passe (sans le savoir) devant l’immeuble où vit sa maîtresse Caroline Crochard dans un grenier misérable, et en voit sortir le jeune médecin Bianchon, un des personnages les plus importants (et les plus « positifs », au sens de « bons ») de la Comédie humaine. Les deux hommes ont une longue conversation en marchant dans Paris la nuit, voici ce que dit Granville à propos de ses enfants :

 » Mes enfants ! reprit-il avec un singulier accent d’amertume. Eh ! bien, l’aînée de mes deux filles n’est-elle pas comtesse de Vandenesse ? Quant à l’autre, le mariage de son aînée lui prépare une belle alliance. Quant à mes deux fils, n’ont-ils pas très-bien réussi ? le vicomte est Avocat-Général à Limoges, et le cadet est substitut à Versailles. Mes enfants ont leurs soins, leurs inquiétudes, leurs affaires. Si parmi ces coeurs, un seul se fût entièrement consacré à moi, s’il eût essayé, par sou affection de combler le vide que je sens là, dit-il en frappant sur son sein, eh ! bien, celui-là aurait manqué sa vie, il me l’aurait sacrifiée. Et pourquoi, après tout ? pour embellir quelques années qui me restent, y serait-il parvenu, n’aurais-je pas peut-être regardé ses soins généreux comme une dette ? Mais… Ici le vieillard se prit à sourire avec une profonde ironie. Mais, docteur, ce n’est pas en vain que nous leur apprenons l’arithmétique, et ils savent calculer. En ce moment, ils attendent peut-être ma succession.

— Oh ! monsieur le comte, comment cette idée peut-elle vous venir, à vous si bon, si obligeant, si humain ? En vérité, si je n’étais pas moi-même une preuve vivante de cette bienfaisance que vous concevez si belle et si large…

— Pour mon plaisir, reprit vivement le comte. Je paie une sensation comme je paierais demain d’un monceau d’or la plus puérile des illusions qui me remuerait le coeur. Je secours mes semblables pour moi, par la même raison que je vais au jeu ; aussi ne compté-je sur la reconnaissance de personne. Vous-même, je vous verrais mourir sans sourciller, et je vous demande le même sentiment pour moi. Ah ! jeune homme, les événements de la vie ont passé sur mon coeur comme les laves du Vésuve sur Herculanum : la ville existe, morte.

— Ceux qui ont amené à ce point d’insensibilité une âme aussi chaleureuse et aussi vivante que l’était la vôtre, sont bien coupables.

— N’ajoutez pas un mot, reprit le comte avec un sentiment d’horreur.

— Vous avez une maladie que vous devriez me permettre de guérir, dit Bianchon d’un son de voix plein d’émotion.  »

Mais connaissez-vous donc un remède à la mort ? s’écria le comte impatienté.

— Hé bien, monsieur le comte, je gage ranimer ce coeur que vous croyez si froid.  »

La « mort » dont parle ici Granville, c’est la « mort dans la vie« , qui forme aussi le thème du « Récit du vieux marin » de Coleridge …. tout simplement l’enfer, dans lequel tombent , « vivants » (en tout cas pour l’état-civil) nombre d’entre nous. Et ce par leur propre faute, c’est là la « culpabilité » dont parle Bianchon, qui n’a rien à voir évidemment avec les (pauvres et mesquins) « péchés » qui sont ceux de la populace , religieuse ou non. Cette « faute » là , qui est peut être le « péché contre l’esprit » dont parle l’Evangile, elle consiste à enterrer (ne pas faire fructifier) ses talents; manquer sa vie et s’en rendre compte, à l’âge où les « plaisirs de la chair » ne peuvent plus « cacher » la réalité de l’horreur de vivre….de vivre pour rien. Aussi le comte se trompe t’il de remède : ce n’est pas la « sensation » qui pourra soigner cette « maladie qui est véritablement à mort » : le désespoir (il faut ici compléter la lecture de cette nouvelle balzacienne par celle du « Traité du désespoir » de Kierkegaard).

Ici éclate aussi la nature secourable et altruiste de Bianchon, l’un de ces personnages admirables (comme on en trouve aussi dans « L’envers de l’historie contemporaine »)… il va alors conter à Granville quelle est la situation de la malheureuse femme qu’il vient de soigner, et qui n’est autre que Caroline Crochard, la maitresse du comte, qui ne se doute pas des extrémités où elle est tombée:

« Ecoutez, le grenier qui vous intéresse est habité par une femme d’une trentaine d’années, et, chez elle, l’amour va jusqu’au fanatisme ; l’objet de son culte est un jeune homme d’une jolie figure, mais qu’une mauvaise fée a doué de tous les vices possibles. Ce garçon est joueur, et je ne sais ce qu’il aime le mieux des femmes ou du vin ; il a fait, à ma connaissance, des bassesses dignes de la police correctionnelle. Eh ! bien, cette malheureuse femme lui a sacrifié une très-belle existence, un homme par qui elle était adorée, de qui elle avait des enfants. Mais qu’avez-vous, monsieur le comte ?

— Rien, continuez.

— Elle lui a laissé dévorer une fortune entière, elle lui donnerait, je crois, le monde, si elle le tenait ; elle travaille nuit et jour ; et souvent elle a vu, sans murmurer, ce monstre qu’elle adore lui ravir jusqu’à l’argent destiné à payer les vêtements dont manquent ses enfants, jusqu’à leur nourriture du lendemain. Il y a trois jours, elle a vendu ses cheveux, les plus beaux que j’aie jamais vus : il est venu, elle n’avait pas pu cacher assez promptement la pièce d’or, il l’a demandée ; pour un sourire, pour une caresse, elle a livré le prix de quinze jours de vie et de tranquillité. N’est-ce pas à la fois horrible et sublime ? Mais le travail commence à lui creuser les joues. Les cris de ses enfants lui ont déchiré l’âme, elle est tombée malade, elle gémit en ce moment sur un grabat. Ce soir, elle n’avait rien à manger, et ses enfants n’avaient plus la force de crier, ils se taisaient quand je suis arrivé.

Horace Bianchon s’arrêta. En ce moment le comte de Granville avait, comme malgré lui, plongé la main dans la poche de son gilet.

— Je devine, mon jeune ami, dit le vieillard, comment elle peut vivre encore, si vous la soignez.

— Ah ! la pauvre créature, s’écria le médecin, qui ne la secourrait pas ? Je voudrais être plus riche, car j’espère la guérir de son amour.

— Mais, reprit le comte en retirant de sa poche la main qu’il y avait mise sans que le médecin la vit pleine des billets que son protecteur semblait y avoir cherchés, comment voulez-vous que je m’apitoie sur une misère dont les plaisirs ne me sembleraient pas payés trop cher par toute ma fortune ! Elle sent, elle vit cette femme !

Louis XV n’aurait-il pas donné tout son royaume pour pouvoir se relever de son cercueil et avoir trois jours de jeunesse et de vie ? N’est-ce pas là l’histoire d’un milliard de morts, d’un milliard de malades, d’un milliard de vieillards ?  »

jusqu’ici le comte ne sait pas qu’il s’agit de sa maitresse….il va l’apprendre à cause d’une inadevertance de Bianchon, et son état de désespoir, qui l’empêche d’éprouver aucune pitié pour cette femme qu’il a aimée, éclatera alors:

 » Pauvre Caroline, s’écria le médecin.

En entendant ce nom, le comte de Granville tressaillit, et saisit le bras du médecin qui crut se sentir serré par les deux lèvres en fer d’un étau.

— Elle se nomme Caroline Crochard, demanda le président d’un son voix visiblement altérée.

— Vous la connaissez donc ? répondit le docteur avec étonnement.

Et le misérable se nomme Solvet… Ah ! vous m’avez tenu parole, s’écria l’ancien magistrat, vous avez agité mon coeur par la plus terrible sensation qu’il éprouvera jusqu’à ce qu’il devienne poussière. Cette émotion est encore un présent de l’enfer, et je sais toujours comment m’acquitter avec lui. « 

Et voici maintenant le passage où les pauvres critiques décèleraient ce qu’ils appellent le « charabia » de Balzac; l’un des extraits les plus beaux, les plus bouleversants, les plus sombres de la littérature de tous les temps : « l’inversion des valeurs bourgeoises » qui s’y manifeste (et qui ne plairait pas à Sarkozy), poussant le comte à ne donner quelques sous à un miséreux qu’à la condition expresse qu’il aille se saoûler avec, est l’indice , sans doute, de ce qu’ici Balzac touche aux fondements de la condition humaine…. la divine comédie trouve son achèvement en ce sens que l’enfer (ou le paradis) ne sont pas niés, mais mis à leur vraie place : en ce monde ci (le seul qui soit). D’une manière analogue, Badiou, à la suite de Husserl, parle de « résurrection », en une terminologie en apparence chrétienne, mais il s’agit ici d’une transmutation du « corps » du Sujet fidèle 2 (dans les termes de « Logique des mondes ») et non pas d’un corps glorieux « après la fin des Temps »….

les lignes qui vont suivre sont absolument …. je ne trouve pas de qualificatif pour les décrire. Ce serait profanation que de continuer le discours après elles….la nouvelle ne se termine pas sur elle, il reste un autre épisode où le comte se reprend, passe le « témoin » à son fils en lui recommandant de bien analyser le caractère de sa femme avant de l’épouser…. mais il s’agit évidemment d’une « retombée », après le sommet de l’extrait sur lequel nous allons finir… seuls seront « rassurés » par cette fin ceux qui peuvent être tranquillisés, à savoir les imbéciles….de façon analogue, Coleridge donne un vêtement « religieux » à son grand poème « Le récit du vieux marin »; mais les deux récits décrivent véritablement l’enfer réel de la « mort dans la vie », où tombent tant d’hommes et de femmes, surtout de nos jours, et surtout dans les pays soi disant « riches et évolués », cet enfer où se termine le mariage et l’amour. C’est pourquoi je ne saurais accepter la philosophie de Badiou , qui a pour une des ses quatre « conditions », l’amour entre homme et femme. L’Amour véritable, dont Thomas Mann demandait à la fin de la « Montagne magique » s’il s’élèvera un jour, nait au contraire , et uniquement, de la recherche de la vérité qui est la philosophie depuis Descartes.

« En ce moment, le comte et le médecin étaient arrivés au coin de la rue de la Chaussée-d’Antin. Un de ces enfants de la nuit, qui, le dos chargé d’une hotte en osier et marchant un crochet à la main, ont été plaisamment nommés, pendant la révolution, membres du comité des recherches, se trouvait auprès de la borne devant laquelle le président venait de s’arrêter. Ce chiffonnier avait une vieille figure digne de celles que Charlet a immortalisées dans ses caricatures de l’école du balayeur.

— Rencontres-tu souvent des billets de mille francs, lui demanda le comte.

— Quelquefois, notre bourgeois.

— Et les rends-tu ?

— C’est selon la récompense promise…

Voilà mon homme, s’écria le comte en présentant au chiffonnier un billet de mille francs. Prends ceci, lui dit-il, mais songe que je te le donne à la condition de le dépenser au cabaret, de t’y enivrer, de t’y disputer, de battre ta femme, de crever les yeux à tes amis. Cela fera marcher la garde, les chirurgiens, les pharmaciens ; peut-être les gendarmes, les procureurs du roi, les juges et les geôliers. Ne change rien à ce programme, ou le diable saurait tôt ou tard se venger de toi.

Il faudrait qu’un même homme possédât à la fois les crayons de Charlet et ceux de Callot, les pinceaux de Téniers et de Rembrandt, pour donner une idée vraie de cette scène nocturne.

— Voilà mon compte soldé avec l’enfer, et j’ai eu du plaisir pour mon argent, dit le comte d’un son de voix profond en montrant au médecin stupéfait la figure indescriptible du chiffonnier béant. Quant à Caroline Crochard, reprit-il, elle peut mourir dans les horreurs de la faim et de la soif, en entendant les cris déchirants de ses fils mourants, en reconnaissant la bassesse de celui qu’elle aime : je ne donnerais pas un denier pour l’empêcher de souffrir, et je ne veux plus vous voir par cela seul que vous l’avez secourue…

Le comte laissa Bianchon plus immobile qu’une statue, et disparut en se dirigeant avec la précipitation d’un jeune homme vers la rue Saint-Lazare »